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Par support > Pièces de théâtre > Renaud et Armide –
1697
(Florent Carton dit) Dancourt, Renaud et Armide
Paris, Thomas Guillain, 1697
Un valet se prend pour un personnage d'Armide
Pour permettre à Angélique et Clitandre de se marier, il faut les débarrasser de deux importuns : Monsieur Filassier, le père de Clitandre, venu épouser Angélique, et Madame Jaquinet, la tante fantasque d’Angélique, déterminée à épouser Clitandre. Les valets Lolive et Lisette font croire aux pères des jeunes gens que Clitandre est devenu aussi fou que Madame Jaquinet et se prend comme elle pour un personnage de l’Armide de Quinault et Lully.
ACTE UNIQUE, SCÈNE XX Monsieur Grognac, M. Filassier, Madame Jaquinet, Clitandre, Lisette, Lolive.
MONSIEUR GROGNAC
Allez, ma sœur, vous êtes une vieille folle, avec vos visions.
MADAME JAQUINET
Taisez-vous, mon frère, vous ne savez ce que vous dites.
MONSIEUR GROGNAC
Et vous, Monsieur, qui vous mettez dans la cervelle.
LOLIVE
Comme il se tourmente, voyez-vous ?
CLITANDRE, chante.
Armide, vous m’allez quitter.
MADAME JAQUINET, une bourse à la main.
On juge mon procès, je vais solliciter, Bon droit a toujours besoin d’aide : Mon juge est un vieux fou que ma partie obsède, Et que l’argent seul peut tenter.
CLITANDRE
Armide, vous m’allez quitter.
MADAME JAQUINET
Voyez avec qui je vous laisse.
CLITANDRE
Puis-je rien voir que vos appas ?
MADAME JAQUINET
N’en contez donc plus à ma nièce.
CLITANDRE
Volontiers, mais ne tardez pas.
MADAME JAQUINET
Pour cela, je fais de belles passions, n’est-il pas vrai ?
LOLIVE
Vous voyez bien, Monsieur, ce n’est pas un conte.
MONSIEUR FILASSIER
Hélas non, il n’est que trop vrai.
MONSIEUR GROGNAC
Mais, vraiment oui, je pense que c’est tout de bon, qu’ils ont perdu l’esprit l’un et l’autre.
MADAME JAQUINET
Hé bien, mon frère, vous êtes témoin de notre amour extrême, ayez bien soin de ce pauvre garçon pendant mon absence, je ne serai pas longtemps sans revenir.
MONSIEUR GROGNAC
Il en faut rire malgré moi.
MADAME JAQUINET
Je te le recommande aussi, Lisette.
SCÈNE XXI Monsieur Grognac, Monsieur Filassier, Clitandre, Lolive, Lisette.
LISETTE
Allez, allez, Madame ; et nous, Jusqu’à son retour, par d’agréables jeux, Occupons le Héros qu’elle aime.
LOLIVE
C’est fort bien dit.
CLITANDRE, bas.
Comment tout cela finira-t-il, mon pauvre Lolive ?
LOLIVE, bas.
Cela finira bien, nous approchons du dénouement. Haut. Allons, Messieurs, venez-vous-en faire de vieux diables, sous la figure des plaisirs.
MONSIEUR GROGNAC et FILASSIER
Que nous fassions les diables ?
LISETTE
Et vraiment oui, il faut bien amuser cet enfant-là, en attendant qu’Armide revienne.
MONSIEUR FILASSIER
Mais c’est entretenir son extravagance, au lieu de songer à le guérir.
LOLIVE
Point du tout, au contraire, Monsieur, donnez-vous patience, Lisette et moi nous le divertirons bien tout seuls. Allons, ma Reine, la passacaille d’Armide ; chorus, vous autres.
LISETTE et LOLIVE, chantent.
Si mon Maître est atteint de folie, C'est l'Amour qui cache sa manie ; Que d'Amants que je vois, Sont plus fous mille fois.
Lolive danse.
LOLIVE, chante en montrant Clitandre.
C’est l’Amour qui le tient dans les chaînes, C’est moi seul qui travaille à le rendre content. Sans l’espoir de voir payer ses peines, Par la mort non d’un diable, on n’en prendrait pas tant.
Lolive danse.
MONSIEUR FILASSIER
Oh ! Si tu les tires de là, je te paierai bien, je t’en réponds.
SCÈNE XXII M. Filassier, Monsieur Grognac, Angélique, Clitandre, Lisette, Lolive.
ANGÉLIQUE
Est-il vrai, mon père, que ce jeune Monsieur qui a perdu l’esprit est le fils de Monsieur Filassier ?
MONSIEUR GROGNAC
Oui, ma fille, mais cela n’empêchera pas…
LOLIVE
Que vois-je, Monsieur ? Ah, Ciel !
MONSIEUR FILASSIER
C’est Angélique, la fille de Monsieur Grognac.
LOLIVE
Voilà le remède qu’il faut à votre fils, Monsieur, que cette grande fille-là.
MONSIEUR GROGNAC
Ah ! Voici qui est plaisant. Le valet est aussi fou que le maître, je pense.
MONSIEUR FILASSIER
Comment donc ?
LOLIVE
Oui, vous dis-je : voulez-vous en faire l’expérience ?
MONSIEUR FILASSIER
Et de quelle manière en faire l’expérience ?
LOLIVE
Cela ne sera pas bien difficile, tenez. Bas à Clitandre. Tout va bien. Haut. Profitez d’un temps si précieux.
CLITANDRE
Que vois-je ? Quel éclat vient de frapper mes yeux !
LISETTE
Ô merveilleux effet de la sympathie !
LOLIVE
Le Ciel veut vous faire connaître, L’erreur dont vos sens sont séduits.
CLITANDRE
Ciel ! Quelle honte de paraître Dans l’indigne état où je suis.
LOLIVE
Hé bien, Monsieur, n’avais-je pas raison : qu’en dites-vous ?
MONSIEUR FILASSIER
Cela est fort bien, mais…
LOLIVE
Mariez-le avec cette fille-là, si vous m’en croyez. Je vous le garantis fou à lier s’il ne l’épouse.
MONSIEUR FILASSIER
Mais est-il aussi fou que tu le dis ?
LOLIVE
Oh pour cela, oui, le diable m’emporte, il ne tient qu’à lui de l’être davantage même, vous n’avez qu’à dire.
MONSIEUR GROGNAC
On nous joue, Monsieur Filassier, sur ma parole.
MONSIEUR FILASSIER
De quelque manière que la chose puisse être, je vous demande votre fille pour mon fils, me la refuserez-vous ?
MONSIEUR GROGNAC
Pour vous, ou pour lui, cela m’est indifférent, pourvu que ce ne soit pas une vraie folie ; et que ma sœur…
LISETTE
La voici, nous n’avons qu’à nous bien tenir.
LOLIVE, à Clitandre.
Dérobez-vous aux pleurs d’Armide.
CLITANDRE
Mon père, je vous demande…
MONSIEUR FILASSIER
Entrons là-dedans, nous y parlerons sérieusement de cette affaire. Allons, Monsieur Grognac, venez.
SCÈNE XXIII Madame Jaquinet, Lolive, Lisette.
MADAME JAQUINET
Hé bien, ma chère Lisette, ce pauvre Renaud ne s’est-il point ennuyé pendant mon absence ?
LISETTE
Lui, Madame, ennuyé ? Il est gai comme un pinson, le voilà qui décampe avec la Gloire.
MADAME JAQUINET
Avec la Gloire ? C’est ma nièce. Vous partez, Renaud, vous partez, Suivez ses pas, démons, démons… Ah ! Je suis au désespoir.
LISETTE
Ne vous désespérez point, Madame. Vous serez après la gloire, Ce qu’il aimera le mieux.
MADAME JAQUINET
Ah, je n’en puis plus, je me meurs ; perfide, barbare ! Tu jouis en partant, Du plaisir de m’ôter la vie.
LISETTE
Hé, allons, Madame, contre fortune bon cœur.
MADAME JAQUINET
Traître, attends, je le tiens, je le tiens, son cœur perfide. Ah ! Je ne tiens rien, je suis trahie, je suis outrée ; mais je me vengerai, je me vengerai. L’espoir de la Vengeance est le seul qui me reste, Démons, démons, détruisez ce Palais, Détruisez ce Palais.
Elle s’en va.
Extrait disponible sur Théâtre classique
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